Bouger les yeux pour débloquer un traumatisme.

 

Près de 81 % des hommes et 74 % des femmes rapportent avoir déjà vécu ou été témoin d’un événement qu’on dit « potentiellement traumatisant» au cours de leur vie, par exemple, un accident de la route, un abus physique ou sexuel ou être témoin d’un incident ou d’un décès. Les événements traumatiques les plus fréquemment rapportés sont donc la mort soudaine et inattendue d’un proche, le fait d’être témoin d’une agression ou de la mort, et d’être victime d’une agression violente.

Lorsqu’une personne a été confrontée à un évènement traumatisant et est « débordée » par des informations chargées négativement sans parvenir à s’adapter, on parle de stress post-traumatique.

Ce trouble anxieux, fréquent, touche entre 7 et 9% des individus dans la population générale.  Deux fois plus de femmes que d’hommes auront développé un diagnostic d’ESPT (13 % contre 6 %). Cette différence peut s’expliquer par le fait que les hommes et les femmes ne sont pas exposés au même genre d’événements traumatiques. En effet, les hommes sont plus exposés aux accidents et aux agressions physiques, tandis que les femmes rapportent vivre davantage de traumatismes de nature interpersonnelle, comme des abus sexuels et de la violence conjugale (Prieto N., 2001)

 

Après un drame, pendant des mois voire des années, la victime peut être assaillie par des angoisses, des reviviscences de l’évènement avec des manifestations sur le plan affectif et physique. Par exemple, des détails de l’environnement peuvent activer un souvenir du drame et déclencher des résurgences.

Diverses méthodes sont utilisées pour venir en aide à ces personnes ; L’IMO (intégration par les mouvements oculaires) et l’EMDR (eye movement desensitization and reprocessing, ou désensibilisation et reprogrammation par mouvement des yeux) en font partie. Ces approches thérapeutiques font appel à des mouvements oculaires et ont été  élaborées dans le but de traiter notamment les effets des traumatismes.

Autant en IMO qu’en EMDR, on s’intéresse aux traces laissées par les événements traumatiques. Par ailleurs, on observe des effets similaires lors d’un traitement en matière de réactions physiques, émotionnelles, cognitives, visuelles, auditives, etc. L’efficacité des deux techniques, quant à elle, apparaît semblable dans la pratique (quelques séances seulement sont nécessaires). 

Durant la séance, le thérapeute demande au patient de suivre sa main qu’il déplace dans différentes directions en l’incitant à laisser remonter à sa conscience des souvenirs pénibles et à les libérer des émotions négatives.

 

L’EMDR, a été élaborée en 1987 par la psychologue californienne Francine Shapiro. Celle-ci constate lors d’une promenade dans un parc public, qu’en suivant des yeux un vol d’oiseaux en opérant des mouvements oculaires latéraux, la charge émotive de ses pensées diminuait. Par la suite, elle a appliqué sa découverte dans ses interventions psychothérapeutiques. Selon Haour et Servan-Schreiber (2009), cette méthode, trouverait ses bases dans les approches cognitives comportementales mais également dans les approches psycho-dynamiques et en hypnose éricksonienne.  Les auteurs voient cette méthode d'intervention comme une « thérapie intégrative, dialectique et comportementale qui utilise simultanément image, cognition et sensation corporelle »  pour le traitement des traumatismes divers et des symptômes d'origine traumatique.

 

L’IMO a été élaborée en 1989 par Connirae et Steve Andreas, de Boulder, au Colorado. Danie Beaulieu a par la suite développé la technique (Beaulieu, 2003)

Le traitement par IMO se fonde sur les principes de la programmation neurolinguistique (PNL). Selon cette approche, la direction du regard indiquerait le type d’information auquel le cerveau est en train d’accéder. Connirae et Steve Andreas ont proposé qu’en dirigeant le regard d’un client alors qu’il se remémore un souvenir traumatique vers différentes directions, on permettrait au cerveau d’accéder à de nouvelles informations sensorielles.

D’autres formes de stimulations que les mouvements oculaires peuvent être utilisées comme les tapotements (tapping sur les genoux, les pieds, les épaules…) ou les sons (dispensés de manière alternée dans chacune des deux oreilles), les pressions ou encore les vibrations (utilisant un appareillage qui émet des vibrations dans des pulseurs tenus dans les mains). Dans tous ces cas, la personne peut développer ses capacités à mobiliser des ressources pour dépasser l’événement traumatique; les émotions négatives laissent place peu à peu à des émotions positives ou neutres, des perceptions différentes de l’expérience traumatique et/ou de nouvelles sensations corporelles.

 

 

Le processus de guérison 

L’évènement traumatique peut laisser une empreinte des informations trop puissante dans le système limbique (ensemble de structures corticales et sous-corticales contrôlant en particulier les processus émotionnels). Ces informations ne peuvent pas être transférées vers le cortex frontal où elles seraient analysées de manière plus objective. Le souvenir douloureux peut alors survenir à n’importe quel moment à la conscience du patient.

Pour rétablir le passage vers le cortex frontal, il faudrait déverrouiller les données pénibles en diminuant l’activité du système limbique. Les techniques psychothérapeutiques précédemment énoncées (IMO/ EMDR/ Stimulations type taping etc…) permettrait d’y contribuer en focalisant l’attention du patient. L’évènement est alors mis en perspective, il est verbalisé, et perd de sa connotation traumatique. (Pagani et al., 2012)

Pour comprendre ces mécanismes, des hypothèses ont été proposées : la réaction d’ « incorporation » pendant la séance s’apparenterait à une détente (due à l’activation du système parasympathique) et inhiberait la réaction anxiogène générée par le souvenir cible.

Certaines manifestations physiologiques spécifiques semblent être en lien avec les mouvements des yeux pendant les sessions de traitement EMDR (Elofsson et al., 2008). Le parallèle avec ce qui se passe durant les phases de sommeil à mouvements oculaires rapides (Rapid Eyes Movement, REM) a très tôt été envisagé et reste une piste de compréhension intéressante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin, l’état actuel des recherches ne nous permet pas de conclure précisément sur la nature  des processus activés, ni sur les fondements neuro-émotionnels mis en œuvre lors de l’utilisation de ces méthodes.

Néanmoins, sur le plan clinique, il est intéressant de constater, que la cicatrisation s’avère rapide, comme si ces techniques libéraient le patient du poids des émotions négatives liées à l’évènement ; comme si le patient pouvait enfin s’ouvrir à des perceptions plus positives de l’expérience traumatique vécue, en débloquant et en envisageant d’autres angles de vue davantage appropriés pour avancer.  

 

 

Références

 

Beaulieu, D. (2003). Eye Movement Integration Therapy: The comprehensive clinical guide. Bancyfelin, United Kingdom: Crown House.

 

Elofsson, U. O., von Scheele, B., Theorell, T., & Sondergaard, H. P. (2008). « Physiological correlates of eye movement desensitization and reprocessing ». Journal of Anxiety Disorders, 22, 622-634.

 

Haour, F. et Servan-Schreiber, D. (2009). Les bases neuroscientifiques de l'EMDR. Dans J. Cothaux (Ed.), Neurosciences et thérapies cognitives comportementales (pp. 1987-202). Paris: Éditions Masson-Elsevier.

 

Prieto N. Epidémiologie du traumatisme psychique. In : de Clercq M, Lebigot F, eds. Les traumatismes psychiques. Paris: Masson, Médecine et psychothérapie, 2001:66-77.

 

Pagani, M., Di Lorenzo, G., Verardo, A. R., Nicolais, G., Monaco, L., Lauretti, G., & Siracusano, A. (2012). Neurobiological correlates of EMDR monitoring - an EEG study. PloS One, 7(9), e45753

 

Shapiro, F. (1989), Efficacy of the eye movement desensitization procedure in the treatment of traumatic memories. J. Traum. Stress, 2: 199–223.

 

 

 

 

 

Roseline Bueder

 

 

Processus neuronaux activés dans le traumatisme